« C’est ça, » dit Geoff. « Ça ressemble exactement à la photo. »

Je regarde par la fenêtre du vieux train de banlieue lorsque j’entrevois le cimetière d’oncle Walter avant qu’il ne soit remplacé par la morne campagne flamande.

La Flandre ne ressemble en rien à ce que j’imaginais. Malgré notre arrivée vers la toute fin de l’année, je suis quelque peu surprise de voir qu’il y a si peu de coquelicots sauvages qui parsèment la région. On descend à la petite gare d’Ypres, Belgique, et on est accueilli par l’air frisquet de l’hiver. Il fait gris et il pleut doucement; les gouttelettes tombent sur nos bonnets et nos vestes de saison, de sorte qu’on est complètement trempé à la fin de la journée.

Le centre d’Ypres est à 15 minutes de marche, ce qui nous donne une excellente occasion de nous réchauffer et de nous dégourdir les jambes après plusieurs heures passées dans le train. Ypres est une jolie ville pittoresque où on peut facilement s’orienter. On arrive aux Halles aux draps (Lakenhalle), la réplique exacte aujourd’hui du bâtiment du 13e siècle entièrement détruit pendant la guerre, et on entre à l’intérieur pour aller au guichet d’information touristique. Geoff a une carte postale à envoyer, aussi je me retrouve seule pendant quelques minutes, le temps qu’il trouve une boîte aux lettres.

The town of Ypres
La ville d’Ypres a presqu’entièrement été reconstruite

Le musée In Flanders Fields Museum est à l’étage, et les touristes déambulent dans la salle principale de l’exposition. Je suis à côté d’un couple d’Allemands, qui parlent de quelque chose dans une langue que je ne comprends pas, et là je commence à pleurer; cette soudaine crise de larmes me prend par surprise. J’essuie les larmes de mon visage, étonnée par cette vague d’émotions et la juxtaposition rendue possible par le passage du temps : nous voilà, Allemands et alliés, moins de cent ans plus tard, en train de passer une journée pluvieuse dans un musée installé dans un bâtiment reconstruit sur ses ruines. L’absurdité de tout cela – de la Première Guerre mondiale, de l’adolescence perdue d’oncle Walter, du gaz moutarde et de l’architecture ancienne anéantie par les balles et les bombes – me frappe de plein fouet et me prend au dépourvu.

Geoff revient, et la femme au guichet d’information nous appelle un taxi. Pendant le trajet, on s’arrête chez un fleuriste. J’attends dans le taxi en papotant avec le chauffeur jusqu’à ce que Geoff ressorte du magasin avec une douzaine de roses rouges; un cadeau pour un membre de la famille inconnu perdu à un âge que nous avons eu tous les deux la chance de dépasser. On roule en silence et on arrive 10 minutes plus tard au même cimetière que Geoff avait vu du train.

Headstones

Le cimetière, l’un des 23 000 sites entretenus par la Commission des tombes de guerre du Commonwealth, est joli et bien entretenu. On a l’endroit pour nous tout seul, et on trouve rapidement Walter en utilisant les rangées et les nombres assignés à chaque pierre tombale et les recherches faites avant le voyage. VI. D. 42 : dernier lieu de repos, dans un pays de l’autre côté de l’océan. En voyant notre nom de famille – Matthews – gravé sur la pierre tombale, on commence tous les deux à pleurer. Geoff place les fleurs sur la tombe de Walter, on prend quelques photos, et je laisse mon mari seul avec le grand-oncle qu’il n’a jamais connu. Je marche en direction de la route, je trouve le livre des visiteurs et je parcours les commentaires d’autres personnes qui ont fait des pèlerinages semblables pour rendre visite aux morts de leur famille. La plupart des commentaires n’ont pas été écrits par les fils, filles ou petits-enfants, mais par les nièces, les neveux et leurs enfants; ces hommes n’ont pas vécu assez longtemps pour avoir leurs propres familles.

Geoff laying down flowers at great uncle Walter's grave

***

Onze mois plus tard, Geoff et moi sommes assis autour d’une table en bois bon marché dans une suite au Delta Grande à Kelowna, C.-B.  On retrouve ma belle-mère, Jean, une généalogiste tenace et extrêmement patiente.  Lors de cette fin de semaine avant l’Action de grâce à Kelowna, Jean partage avec nous la tonne de renseignements qu’elle a dénichés depuis notre visite à la tombe du grand-oncle Walter (en anglais seulement) près d’Ypres, Belgique. Geoff et moi étions les premiers du clan Matthews à voir le dernier lieu de repos de Walter, et notre voyage a contre toute attente donné envie aux parents de Geoff d’en apprendre davantage sur un homme mort loin de chez lui presqu’un siècle plus tôt.

Aujourd’hui, 11 mois après notre voyage et à l’autre bout du monde, Jean nous raconte les détails de la vie et de la mort de Walter, un événement subrepticement marqué par le meilleur ami de Walter sur une carte dessinée à la main, ramenée en cachette de la guerre et donnée de manière inattendue à Jean il y a quelques mois par une personne à la fois étrangère et amie à l’aéroport international de Calgary.

A map, hand-drawn by Walter's best friend, showing where Walter was killed.
Une carte, dessinée à la main par le meilleur ami de Walter, qui indique l’endroit où Walter a été tué.

Si vous regardez de près, vous pouvez voir les mots « Où Walter a été tué » sur la route nord-sud au sud-est d’Ypres. Cette carte est publiée dans le livre, « Second to None: The Fighting 58th Battalion of the Canadian Expeditionary Force » par Kevin Shackelton.

Le sergent suppléant Walter Franklin Matthews est mort le 6 juin 1916. Longtemps, la famille a pensé qu’il était mort à Passchendaele, mais après avoir vu le film « La bataille de Passchendaele », Jean s’est rendue compte que l’histoire ne collait pas. D’abord, Walter était mort longtemps avant la bataille de Passchendaele.

Après notre voyage en Belgique, elle s’est mise à s’intéresser aux circonstances exactes de la mort de Walter. Elle a fait une découverte capitale quand elle a trouvé le fis du meilleur ami de Walter, David, vivant à Toronto. Pendant une courte escale à Calgary, le fis de David et Jean se sont rencontrés pour la première fois à l’aéroport, et il a pu partager avec elle des photos, des cartes et un livre sur ce qui s’est passé pendant les derniers jours de Walter : Walter était un des six soldats du 58e bataillon du Corps expéditionnaire canadien qui sont morts le 6 juin à la bataille du Mont Sorrel ou bataille de la colline 62, moins de quatre mois après son arrivée en Europe sur un navire provenant de Montréal.

Walter (left), and his best friend David. This photo is published in the book,
Walter (à gauche) et son meilleur ami David.

Cette photo est publiée dans le livre, « Second to None: The Fighting 58th Battalion of the Canadian Expeditionary Force » de Kevin Shackelton, et la photo originale est maintenant chez ma belle-mère, après que le fils de David l’a gentiment donnée à la famille.

***

C’est dur de décrire les sentiments réveillés par notre visite à la tombe de Walter. Je me sentais, surtout, coupable de n’avoir jamais visité les derniers lieux de repos des membres de notre famille – Walter, le frère de ma grand-mère en Hollande et le frère de mon grand-père en France – qui, bien qu’ils n’aient jamais eu la chance de nous connaître, sont morts pour que nous puissions vivre. Même si l’expérience n’a rien changé à ma vie de tous les jours, cela m’a certainement permis de mieux apprécier les sacrifices faits durant la guerre, et la signification du 11 novembre.

Si vous y allez :

• La Commission des tombes de guerre du Commonwealth  a un excellent site Web où vous pouvez rechercher l’emplacement des tombes en utilisant différents paramètres de recherche.

• L’Office du tourisme d’Ypres a un excellent site Web pour vous aider à planifier un voyage.

• Nous avons fait notre voyage en décembre et le temps était pas mal; en plus des activités touristiques reliées aux guerres mondiales, la Belgique a de magnifiques marchés de Noël à cette époque de l’année, de fin novembre à début janvier en général.

Katie & Geoff Matthews, Travel Bloggers, TuGo Canada

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